L'horizon des événements

26 juin 2022  > 2 octobre 2022 Art contemporain , Exposition

Entendez l'appel du vivant avec l'Horizon des évènements !

L'horizon des événements, château d'Oiron (photo Aurélien Mole) 

Exposition collective avec : Charbel Samuel Aoun, Tiphaine Calmettes, Anne-Charlotte Finel, Noémie Goudal, Laurent Tixador, Capucine Vever

Commissariat : Patrice Joly 

« L’horizon des événements » est un terme tiré de l’astrophysique. Il désigne la limite de ce qui est visible avant que la densité extrême du trou noir que cet horizon borde n’empêche la lumière de s’échapper. Comme de nombreuses expressions scientifiques, celle-ci possède une connotation littéraire qui fait plus penser à une formule ésotérique, un documentaire météorologique ou à un film catastrophe… Ce qui est effectivement le cas : Event Horizon, le film, retrace le parcours sinueux d’une équipe de scientifiques et de militaires américains à la recherche d’un vaisseau perdu aux abords d’un trou noir. Ce film de série B, devenu culte, rassemble tous les clichés du film d’aventure, qu’il mixe à une métaphysique de comptoir telle que celle l’on associe généralement aux objets mystérieux qui peuplent l’univers et font naître les spéculations les plus débridées. Il y a cependant dans cette expression, un double mouvement contraire et paradoxal : l’horizon est ainsi cette limite sans cesse repoussée au fur et à mesure qu’on la poursuit, tandis que les événements sont ce qui définit notre présent. « Le monde est tout ce qui arrive », écrivait Wittgenstein en ouverture de son célèbre Tractatus. « L’horizon des événements » est, en même temps que la limite du monde connaissable, un espace au-delà duquel nous sommes censés nous projeter. Il peut aussi s’entendre comme la frontière qu’il ne faudrait pas s’aventurer à franchir, comme le feu avec lequel il ne faudrait pas trop jouer, au risque de basculer dans l’inconnu.

Autrefois rempart destiné à faire face aux invasions de toutes sortes, le château médiéval s’est transformé au cours des siècles en un lieu d’agrément. Les anciennes fortifications ont cédé la place aux larges jardins pour accueillir les fastes de la noblesse. Enfin, les collections d’art contemporain ont envahi les espaces. « L’horizon des événements » est une exposition in situ, qui prend le château d’Oiron comme l’archétype de toute demeure. Elle élargit cette notion même d’habitat à la planète tout entière, afin d’y importer des préoccupations « terrestres », sans sombrer pour autant dans le discours alarmiste, en laissant des portes de sortie à l’imaginaire, comme un horizon de secours… L’exposition peut s’appréhender selon un parcours en spirale qui partirait de la salle des muses, où Anne-Charlotte Finel présente L’œil du python. La vidéo fait écho au décor du XVIIème siècle, conçu comme un enchaînement de figures en ronde autour de la pièce, sous l’œil de Mars dieu de la guerre au plafond et de Diane chasseresse au trumeau de la cheminée. Le python, symbole de dangerosité se présente ici sous les auspices d’une sensualité troublante. Les enroulements suggestifs du reptile font oublier la menace qu’il représente : les bleus et ors de sa peau répondent aux tonalités de la salle. Dans la grande salle à l’étage au-dessus, l’artiste a imaginé un scénario qui met en scène l’imagerie homérique de la grande galerie du premier étage. Elle projette, à même le mur en pierre, un film-mise en abime, où la sophistication des décors du château côtoie la fureur des éléments se déchaînant dans les jardins les jours de tempête.

Le périple qui se poursuit à l’intérieur du château amène jusqu’au comble central, où est révélé le dernier opus de Noémie Goudal. L’artiste a filmé une forêt qu’un feu désagrège lentement, couche après couche, plan après plan, jusqu’à finalement dévoiler la nudité d’un décor stérile. Ici, difficile d’ignorer une forme de message qui semble pour le moins explicite : le spectaculaire de la projection et les moyens mis en œuvre pour la produire renvoient à l’investissement massif qu’il faut déployer pour anéantir ces forêts qui nous oxygènent. L’effet de sidération que produit la vidéo renvoie à notre impuissance devant l’imminence du désastre :

« notre maison brûle et nous regardons ailleurs (1) ». La lumière de ce fameux horizon des événements n’annoncerait-elle rien d’autre que l’embrasement de nos forêts ?

L’œuvre de Laurent Tixador ne contredira pas ce positionnement, bien qu’il emprunte des formes totalement opposées. Posé sur une plateforme à base de matériaux récupérés dans l’enceinte même du château, son petit train circule allègrement d’une pièce à l’autre, en un circuit éternellement rejoué. Là où il diffère radicalement d’un petit train traditionnel, c’est que ses wagons activent des instruments de musique créés par l’artiste et répartis tout au long des voies. Tixador a ainsi composé une symphonie à partir du jalonnement sonore qui vient ponctuer la course de la machine. L’artiste chef de gare est aussi le chef d’orchestre d’une partition au nom plus qu’évocateur : Dark Final. Le titre renvoie au no future des musiciens punk, dont le credo nihiliste résonne avec le caractère sisyphéen d’une boucle existentielle autant qu’avec la rudesse des instruments bricolés et le refus d’une société consumériste ravageuse du vivant.

Poursuivant ce mouvement centrifuge, Capucine Vever nous éloigne du cœur de la demeure pour s’intéresser à ses abords, et à l’ancien territoire alentour qui représentait sa couronne nourricière. Désormais retournée dans le giron du peuple des agriculteurs, l’immensité des terrains cultivés a dessiné l’archétype du paysage de « campagne ». Tout sauf sauvage, cette dernière est de plus en plus analysée, scannée, cartographiée. L’artiste est partie de cette technicisation des sols pour composer son œuvre. Reprenant la ligne des sillons tracée par les tracteurs, pour en faire la matrice de ses gravures, elle a peut-être ainsi cherché à échapper à ce tropisme technologique qui condamne les champs à ne devenir que des zones de production intensive.

Dans le même registre d’interrogation sur la place du vivant, Tiphaine Calmettes s’est employée à le repositionner dans la grande chaîne de la production artistique. Ses œuvres ne sont jamais totalement achevées, continuant toujours de progresser, à l’instar de cette mère de kombucha (2), « élevée » au CIAP de Vassivière puis ramenée dans son atelier parisien avant de repartir pour Oiron. L’organisme n’a cessé de se modifier au rythme de ses déplacements, adoptant la forme du nouvel endroit qui l’accueille : un in situ sans cesse renouvelé. Dans ce petit Théâtre d’objets, comme elle a intitulé sa pièce, les vases en céramique aux formes animales voisinent les réservoirs en terre cuite et les bouquets de plantes récoltées aux alentours, qui alimenteront les alambics dont elle a imaginé le design. À côté, des matières panifiées continueront leur métamorphose, passant de l’ocre à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Un horizon de possibles se dessine à partir d’un lâcher-prise sur le vivant.

L’œuvre de Charbel Samuel Aoun, quant à elle, participe d’une réflexion sur un « moins faisant » qui consiste plus en un mouvement de glanage des restes de l’activité humaine qu’en l’affirmation de gestes magistraux. L’éolienne bricolée installée par l’artiste dans l’enceinte du château ne produit que l’énergie nécessaire à alimenter le mécanisme sommaire d’un instrument de musique, manière de dénoncer le productivisme énergétique qui nous obsède et de le remplacer par une production poétique aléatoire, soumise à la fluctuation des vents. Dans la plaine qui entoure le château, l’artiste a réuni une quarantaine d’Oironnais pour une grande performance participative. Cri-nnexion, entend relier ces derniers autrement que par les habituels rituels sociaux, eux-mêmes de plus en plus remplacés par leur version numérisée. Le cri qu’il entend faire jaillir permet la résurgence d’un langage corporel que notre société a tendance à invisibiliser. Il nous permet de « renouer avec une énergie naturelle de connexion ». Une manière déroutante d’investir le paysage et d’impliquer ses habitants (Patrice Joly)

1. Discours de Jacques Chirac au quatrième sommet de la Terre, le 2 septembre 2002.

2. La mère de kombucha est une colonie de bactéries et de levures qui vivent en symbiose, et que l'on utilise comme culture de démarrage pour faire du thé fermenté. Elle forme une membrane visqueuse qui peut atteindre plusieurs centimètres d’épaisseur.

Informations pratiques 

Château d'Oiron, 10-12 rue du château, Oiron, 79100 Plaine-et-Vallées

Exposition du 26 juin au 2 octobre 2022

Le droit d'entrée du monument donne accès à l'exposition

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